La dispute des chaperons profite aux loups
Par Claudia de Carvalho Cavicchia, Art-thérapeute

Tandis que les chaperons bleus-blancs-rouges tournent en rond dans la dispute – à qui, du Thérapeute, du Psychanalyste, du Psychiatre, du Psychologue ou de l’Artiste, l’amour et la légitimité dans le cœur de Grand-Mère La Science de la Santé de l’Esprit ? -, les loups garous s’avancent sur le terrain. Et comme les Chasseurs, enchantés par leurs armes silencieuses de dernière génération, sont très occupés à faire taire les petits oiseaux exotiques qui chantent un peu trop fort dans la forêt… les louloups n’ont pas de mal à arriver les premiers dans cette course pour les faveurs de Grand-Mère.
L’artiste n’est pas (seulement) quelqu’un qui se définit par sa capacité d’empathie avec les personnes en souffrance. Tout d’abord, parce que la capacité d’empathie d’un artiste (un vrai !) est fondamentalement dirigée vers la vie (aussi bien à la souffrance qu’à la joie). Ensuite, parce qu’éprouver de l’empathie envers les personnes en souffrance n’est pas un privilège d’artiste, ah non ! Cela est plutôt une question de sensibilité, et l’artiste n’est ni plus ni moins sensible à la souffrance humaine que les autres ; les définitions de l’artiste sont bien ailleurs.
Je me permets d’avancer (modestement) la mienne : l’artiste est un être humain dont le fonctionnement de l’esprit obéit plutôt à la logique de la vraie vie qu’à celle des artifices (aussi bien nécessaires qu’insuffisants en tant qu’outils d’accès à la vérité) pédagogiques, scientifiques, administratifs et autres, qui essaient de faire rentrer des œufs dans des boîtes carrées. Du fait de ce fonctionnement « particulier » de son esprit, il est plus à même que d’autres de capter et d’exprimer aisément des phénomènes complexes de la vie, notamment de l’esprit humain. Cette « complexité » des vérités perçues et exprimées par l’artiste ne peut prendre corps que dans un langage complexe, qui est celui du langage poétique (qu’il s’exprime par le corps et/ou par le rythme et/ou par la mélodie et/ou par la parole et/ou par la plastique). D’où l’intérêt de cette perception, de ce savoir-faire et de ce langage pour les sciences qui ont pour objet la connaissance et la santé de l’homme.
Dans ce sens, il me semble indéniable que Grand-Mère n’a qu’à gagner si le regard et le savoir-faire artistiques peuvent porter leurs fruits dans le panier qui lui est destiné (à Grand-Mère). De là à dire que l’art ou l’artiste ont à priori une compétence thérapeutique ou scientifique… c’est court-circuiter le chemin. Je préfère parler de potentiel que de compétence. Or, un potentiel est quelque chose qui existe en puissance, en état de latence, mais qui attend de se relier à d’ autres savoir-faire, modèles, matières, pour devenir compétence, en état de fait.
Bref, tout cela pour exprimer que je trouve dommage de fermer les portes à une puissance, quelle que soit sa nature, qui demande à devenir compétence ; c’est dommage de perdre du temps à anéantir les puissances (artistiques, thérapeutiques et autres) plutôt que de travailler dans le sens du rassemblement des puissances et des savoir-faire pour en venir aux compétences. Pour en aboutir ou en finir avec l’art-thérapie, être ou ne pas être thérapeute ou artiste (quand le mieux ce serait surtout de ne pas que paraître !), ce n’est pas là l’essentiel de la question. Le nom de la chose ce n’est pas la chose. Si l’habit ne fait pas le moine, il ne le discrédite pas non plus. Prenons l’exemple d’une certaine catégorie de psychanalystes dont la légitimité de la fonction sanitaire n’est ni affaire de l’auto proclamation, ni celui des passions, ni celui des corporatismes mercantiles, ni celui des origines (psy, médecin ou philosophe), ni celui de l’Etat /des administrations, mais plutôt celui d’une association (une vraie !) qui nourrit, rassemble, vérifie et actualise des compétences théoriques et pratiques.
A force de se disputer la couleur du chaperon, c’est Grand-Mère qui finira dans la gueule du loup ! A force de généraliser et d’uniformiser les vérités au nom de notre humaine nécessité d’assurance, on peut arriver à bien de choses, sauf à la vérité. La Nature, la Vie seront toujours un peu traîtres avec la Science et nous joueront souvent des tours. La vérité est inatteignable, d’où la recherche qui n’en finit jamais. Donc, un peu plus de prudence avant de prononcer des vérités enflammées qui risquent de détourner notre regard et notre énergie de ce qui est le vrai ennemi, mettant en péril ce qui devrait être notre véritable objectif : la santé de l’être humain. Je comprends bien le mouvement de l’Histoire, où il s’agit de déconstruire des vérités pour en reconstruire d’autres. Attaquer, démystifier est certes nécessaire. Mais un moment donné il faut passer à autre chose.
Promenons-nous dans les bois avec un peu moins de passion et un peu plus de modestie, d’intelligence, de curiosité, de respect ; d’esprit artistique, scientifique et thérapeutique ; avec un peu plus d’amour.


