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Quand mieux vaut prévenir que guérir (une étude de cas)
Pour des raisons qui leurs sont propres, les artistes font gracieusement part au monde d’un état de choses qui leurs appartiennent (et parfois au prix que ça leur coûte) aussi bien qu’au monde. Il s’agit, entre autres, d’un acte de générosité : ce qu’on appelle littéralement un don de soi. Bien souvent, il y a un décalage de temps entre les perceptions /intentions / expressions des artistes et les possibilités de réception du monde. C’est là toute la richesse et à la fois tout le drame des artistes, qui souhaitent partager leurs « visions » avec le monde.
L’ étude de cas qui suit, par une artiste art-thérapeute, a pour objectif de sensibiliser les amateurs et praticiens d’art-thérapie à la prévention de certaines « psychoses collectives».
Joseph : les mots à dos
Joseph a quatorze ans. Ses parents le placent en internat éducatif et scolaire (où j’exerce en tant qu’art-thérapeute) parce que, de par leur travail trop prenant, ils n’ont pas le temps de s’occuper des besoins éducatifs, affectifs et scolaires de leur fils. Joseph accepte bien l’internat et semble heureux d’y trouver des adultes qui sont à l’écoute de ses besoins. Son éducateur référent me demande de le recevoir, car il traverse des problèmes affectifs compliqués et, de ce fait, s’énerve facilement et se fait mal à lui même, donnant des coups de poings sur les murs. Le jeune est d’accord pour venir me voir.
A l’entretien, Joseph me dit : « Je m’énerve facilement, j’ai besoin de me contrôler, si je réagis je suis capable de tuer, donc je préfère taper les murs. J’ai besoin de taper du dur. » Et il me montre son poignet et sa main blessés. Au delà de ce qu’il me donne à voir / entendre, je perçois tout de suite chez lui un état de sensualité qui ne correspond pas à celui d’un garçon de 14 ans, mais à celui d’un adolescent de 18. Son regard et sa manière de conduire son corps m’indiquent qu’il s’agit d’un « initié » dans les arts de la sexualité. C’est un beau garçon bien charmant.
Je lui propose de commencer par l’argile. Il travaille la terre gentil et délicatement, sans oser taper, percer, couper. « C’est comme de la pâte à modeler ? ! » - s’exclame-t-il. « Un peu, sauf que c’est de la terre » - lui dis-je. « Ah bon, c’est de la terre ! ? » Il fabrique un bonhomme à plat qu’il essaie de faire tenir debout, sans pourtant y arriver. Je lui propose donc quelques conseils techniques, qu’il accepte sans problème, pour fabriquer Valentin. Une fois terminé, il me demande : « J’ai envie de le percer, je peux ? ». Avec mon acquiescement, il le perce puis le découpe en morceaux. Titre de l’œuvre :Le découpage de Valentin.
Joseph ne vient pas à la deuxième séance. Je vais donc le chercher. Il est fermé comme une huître : « Je n’ai rien à dire ». Tout ce qu’on arrive à faire (et ce n’est pas rien) c’est une petite chorégraphie à partir des seules phrases qu’il a envie de prononcer : « Je sais pas – pas content / Rien à dire – rire / Jeu – je m’ennuie – je m’en fous. » Et ça s’arrête là.
Suite à cela, j’apprends par ma collègue assistante sociale que Joseph a de gros ennuis : il aurait dit aux éducateurs et à sa famille que sa petite amie (dont les parents avaient entendu parler sans jamais l’avoir vue) était enceinte de lui, sans vouloir révéler de cette jeune fille autre chose que le prénom et l’établissement scolaire. Désespérés, les parents et éducateurs contactent l’assistante sociale de notre établissement. Malgré les enquêtes pour identifier la supposée future mère, on n’en retrouve nulle trace nulle part. Joseph est soupçonné de délirer et ses parents en sont très inquiets, voulant le faire voir par une équipe psychiatrique. De leur côté, mes collègues prennent rendez-vous pour lui avec le psychologue scolaire, présent dans notre établissement une fois par mois, pour qu’il évalue l’état de santé du jeune. Hélas, Joseph ne s’y rend pas. Dans les murs de l’école, on essaie de le faire révéler la vérité sur l’identité de son amie à tout prix. Il n’en dit pas plus. Je comprends donc qu’il ne soit pas venu à la séance d’art-thérapie et qu’il soit tellement fermé.
Ma collègue assistante sociale demande mon avis sur l’état de santé mentale de Joseph. Tout ce que je peux lui dire est que ce jeune ne me semble pas du tout délirant, tout en comprenant bien que je ne suis pas autorisée à prononcer des diagnostiques.
A la séance d’art-thérapie suivante (pour laquelle Joseph ne vient pas de lui-même et je vais le chercher sans qu’il s’y oppose), je propose à Joseph de faire un collage. Je mets à sa disposition plein d’images parmi lesquelles des photos / dessins de femmes enceintes, qu’il n’utilise d’ailleurs pas. Accompagné par une ambiance musicale très sensuelle (que je choisis volontairement), il fabrique un tableau avec des images en noir et blanc qui ne se relient pas entre elles. Je lui demande donc d’utiliser les crayons et /ou pastels pour relier ses images. Les mots amour, tristesse, courage, beauté et lien y figurent. L’œuvre terminée, il lui donne un titre : Le lien. Mais il n’a pas envie d’en dire plus. Je lui propose donc de lui donner mes impressions sur son tableau, tout en précisant que ce ne sont que mes impressions sur SON œuvre et, ainsi, qu’il n’est pas obligé de tout prendre, voire qu’il a le droit de rien en prendre du tout, car c’est lui qui sait de lui et non pas moi, qui ne peut qu’avoir des impressions sur son travail. Avec son accord, je lui dis donc que je perçois dans ses images une relation d’amour entre un garçon et une fille ; et que je vois du courage et des blessures chez le garçon. Il me répond que oui, « j’ai voulu montrer que le gars s’est coupé le bras ». Je lui demande à mon tour s’il est amoureux. Il me répond que plus maintenant et me demande s’il a le droit de dire des gros mots sur la fille, ce que je lui le permets, évidemment. Bref, je comprends que Joseph est blessé de l’amour et qu’il se sent trompé par sa bien-aimée. Il souhaite oublier cette relation et partir en quête d’un nouvel amour. Il dit en avoir marre que tout le monde lui pose des questions sur une histoire qui est réglée pour lui (non, la fille n’est pas enceinte !) et qu’il souhaite oublier.
Je suis à nouveau interpellée par mes collègues sur l’état de santé mentale de Joseph, car comme on ne retrouve toujours pas de trace de la jeune-fille enceinte (grossesse sur laquelle Joseph avait donné des détails très précis à sa mère et à d’autres), les parents se posent toujours des questions si leurs fils n’est pas en plein délire psychotique et veulent absolument le faire examiner par une équipe psychiatrique. Je suis donc obligée de leur dire que non, Joseph n’est pas en crise délirante, il est tout simplement blessé de l’amour et il a besoin qu’on lui « fiche la paix », qu’on le laisse gérer cela là où il a choisi de le faire, soit en art-thérapie ; que ce n’est pas une bonne idée de l’obliger à voir un psychologue ou un psychiatre en ce moment, au risque que sa scolarité (que jusque-là ne pose pas de problème majeur) soit mise en danger et qu’il finisse par refuser également le seul cadre thérapeutique où il peut, pour l’instant, exprimer ce qu’il a besoin d’exprimer et gérer ; qu’on ne peut pas l’obliger à se livrer à qui que ce soit, car « on ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif » ; que Joseph n’est pas en danger psychique qui justifie de toutes ses inquiétudes. Mes collègues, à juste titre, me questionnent sur les éléments qui m’assurent, moi, une art-thérapeute artiste qui n’a pas de formation en psychologie ni en psychiatrie (même pas en éducation spécialisée !) que ce jeune n’est pas en délire psychotique. Ce à quoi je ne peux que répondre :
- Parce que j’ai déjà été adolescente et je connais bien le sentiment amoureux avec ses blessures et ce que ça peut provoquer à l’âge de Joseph (et à tout âge, d’ailleurs !).
- Parce que j’ai déjà eu largement affaire à des personnes psychotiques et que cela ne me paraît absolument pas être le cas.
- Parce que ce n’est pas du tout ce que je perçois de l’expression de ce jeune, qui me semble très cohérente et ancrée dans la réalité et les problématiques de son âge.
- Et parce que mon travail et mes responsabilités en tant qu’art-thérapeute dans le cadre en question m’ont obligés de m’informer et de me former toute seule à propos des problématiques que je prends en charge.
- Je précise également que je ne peux rien dire d’autre, car ce que Joseph exprime en art-thérapie reste confidentiel et que son objectif thérapeutique à lui concerne son énervement et ses attitudes de s’auto-blesser à l’école, et que c’est dans ce cadre que l’art-thérapie lui a été proposée en tant qu’aide.
Outre le fait que notre ressort dans la prise en charge du jeune s’arrête à ses problématiques posées au sein de notre établissement (ce avec quoi nous sommes tous d’accord), mes arguments ont convaincus l’équipe, qui a accepté de « lâcher les basquets » à Joseph.
Suite à cela, Joseph a pu exprimer en art-thérapie (et « art-thérapiquement ») sa colère contre la toute-puissance des adultes à l’égard des enfants et adolescents. Puis il a pu exprimer par un collage, recouvert d’ une couche de gouache grisâtre (mélange de plusieurs couleurs) avec le mot MORT en grandes lettres capitales rouges, qu’il avait envie d’en finir avec cette histoire d’amour de cette jeune fille qui lui a menti et trahit. Son œuvre s’appelle La colère, la mort. Il ne désire pas la commenter, mais souhaite que je le fasse. Je lui fais part donc ce que je vois : une couche grise et le mot Mort qui recouvrent des images d’amour et de bonheur, ainsi que des têtes d’adultes tout-puissants et pas sympas. Mais que malgré la grosse couche, il y avait quand même des images visibles : un jeune coupe amoureux au cinéma, un jeune homme blessé qui n’a pas envie de parler (peinture rouge autour de la bouche) et un petit bout d’une île paradisiaque. Joseph regarde son tableau et sourit, comme s’il se sentait compris. J’en rajoute : « Tu sais, on a beau recouvrir les images, elles resteront toujours là… ce n’est pas parce qu’on décide de les cacher qu’elles cessent d’exister… ». Lui qui était prêt à partir, s’assoit à nouveau, re-regarde son tableau et re-sourit. « Veux-tu continuer comme ça l’art-thérapie ? » - lui demande-je. « Ah oui, je veux bien. » Et il s’en va. Je n’entends plus parler de ses coups de poings sur les murs.
Ainsi, l’art-thérapie ne s’inscrit pas forcément (et /ou seulement) dans la réparation, mais également dans la prévention, aussi bien des souffrances éventuellement générées par des inscriptions injustifiées de certaines personnes dans la case « maladie psychiatrique » que de la dégénération de simples et naturels maux d’ados en mots à dos (ou mal des mots), soit l’impossibilité de dire ce qui nous afflige.
L’art-thérapeute artiste, lui, met en œuvre ses yeux distribués sur tout son corps et son esprit pour détecter des problématiques et agir, sans avoir besoin de confirmation diagnostique. En ce qui me concerne, l’efficacité de mes yeux diffus est le fruit de pratiques artistiques quasi quotidiennes et systématiques depuis toute petite : le théâtre, la danse, la musique, la poésie. Je peux donc me permettre de voir autrement, au risque de me tromper certes, comme tout professionnel de la relation humaine, mais pas plus que tout autre. Bien évidemment, cela ne dispense pas l’art-thérapeute artiste de supervision (ce que je fais) et de connaissances en psychopathologie et d’autres outils de la relation d’aide en art-thérapie. Dans mon cas, j’en ai pris des années quasi totalement en tant qu’autodidacte (et c’est loin d’être terminé). Non pas du fait d’un choix de ma part d’y arriver toute seule (loin de là !), mais parce que je n’ai trouvé nulle part en France de place à l’esprit thérapeutico-artistique, poético-scientifique… bref, pour l’ « étrangère métisse » que je suis. Je continue donc avec mon courage (dans le sens d’agir avec le cœur, qui fait partie du corps), l’outil plus précieux dont je dispose pour être efficace dans mes prises en charges art-thérapiques, difficilement contestable à ce jour.
Claudia Cavicchia – octobre 2012
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